AccueilCaraïbeNègreMaitreBotaniqueCréoleAiséBiblio

Après l’abolition de l’esclavage le 27 Mai 1848, les affranchis perpétuent autour de leurs cases la tradition du Jardin à Nègre, lui même très proche du Jardin Caraïbe. Encore présent aujourd’hui, le Jardin Créole est le descendant de ces jardins d’affranchis. Il est plus qu’un simple potager : il assure l’ autosubsistance alimentaire du foyer, avec des produits variés. Fréquemment les surplus de production sont vendus sur les marchés ou à la sauvette, comme les esclaves auparavant. En plus de nourrir la famille, le Jardin Créole permet donc aussi d’obtenir une part des revenus nécessaires aux divers achats autres qu’alimentaires.

Le Jardin Créole est caractérisé par une petite parcelle, cultivée manuellement, sans repos des terres ou assolement. Les techniques traditionnelles excluent l’emploi d’engrais et de pesticides la plupart du temps. Les plantes du jardin sont donc essentiellement des cultures vivrières, plantes potagères et arbres fruitiers. Mais sont aussi cultivées les plantes aromatiques et médicinales, les « simples ». Le Jardin Créole et la case sont en étroite relation. L’ensemble fonctionne comme un système autarcique. L’eau d’irrigation est puisée à la rivière ou est récupérée des toits dans des citernes. La culture importante de plantes à rhizome assure de plus un recours alimentaire en cas de cyclone, quand toutes les cultures aériennes ont été détruites.

Parmi les cultures vivrières, on compte le gombo, l’igname, le madère (ou chou de chine), les bananes, la canne à sucre, le chou caraïbe (ou dachine), la patate douce, le giraumon, les pois, l’ananas, le ‘ti concombre, le maracuja, ainsi que la tomate, l’aubergine, la salade, les haricots, la carotte, le navet, etc. Le verger se compose généralement de manguiers, cocotiers, arbres à pain, avocatiers, papayers, citronniers, calebassiers, corossoliers, goyaviers, cerisiers-pays, pommiers-cythère, etc. Les plantes aromatiques comprennent notamment l’oignon-pays (ou cive), l’oignon-France, le piment, le thym, le gros-thym, le basilic, la menthe, le gingembre, le persil, etc. Parmi les plantes médicinales, on trouve notamment le thé-pays, l’herbe à femme, l’herbe à charpentier, l’herbe à tous maux, le mille-fleurs, la verveine blanche, l’aloès, la citronnelle, etc. Quelques plantes ornementales agrémentent traditionnellement le jardin parmi lesquelles le Dracaena, la cordyline, et les crotons.

Les Jardins Créoles occupent les zones non exploitées par les grandes cultures, c’est à dire aux limites de la forêt, sur les mornes ou en bordure des rivières. C’est à l’abolition de l’esclavage que ces terres restées vacantes sont colonisées, les anciens esclaves cherchant de nouveaux terrains où s’installer et vivre librement. Les cases créoles sont généralement regroupées en structure linéaire le long d’une voie de circulation. Elles appartiennent souvent à un groupe familial, dont l’ensemble des cases forme le « lakou ». Le jardin reste privatif et lié à chaque maison, mais le voisin, qui est donc aussi un parent, peut venir y prendre ce qui lui manque, à charge de réciprocité. La galerie qui entoure la case (quand les finances le permettent), sur 1 ou 2 côtés le plus souvent, est ouverte sur la rue. C’est un espace où l’on se repose en saluant les passants, et où ils sont reçus quand ce ne sont pas des amis intimes, seuls à être accueillis à l’intérieur de la case. La galerie est donc un lien social avec la rue, et n’est pas du tout conçue comme un panorama sur le jardin qui se trouve, lui, sur l’arrière de la case en général.

A l’intérieur du jardin, les plantations semblent à priori aléatoires. En réalité, l’ensemble du jardin est régi par une organisation empirique basée notamment sur l’usage au quotidien de chaque plante. Le petit massif de fleurs coupées est au seuil de la porte principale. Les plantes médicinales et aromatiques sont près de la cuisine. Le verger ombrage les abords de la maison. Le potager vient derrière. Les bananiers et la canne à sucre, plantes à développement envahissant, sont repoussés aux coins du jardin. Les cocotiers servent de points de repères et marquent les limites de la propriété. Les agaves tiennent lieu de barrière. Sandragon, bambou, immortelle, bois-doux et pois d’Angole forment de bonnes haies brise-vents.

La technique même de culture peut se révéler savante, avec parfois une hiérarchisation verticale des cultures à plusieurs niveaux. Au sol on trouve alors les tubercules et les tomates. Surélevés sur des châssis de bois appelés « planches », pour être plus facilement accessibles, on trouve les semis, les salades et les piments. L’igname tuteuré et les bananiers ombragent l’ensemble. Ailleurs c’est la vanille qui grimpe sur les troncs des cacaoyers et des caféiers, sous le feuillage des arbres de la forêt mésophile. La technique culturale respecte le plus souvent les cycles lunaires (« doucous ») selon lesquels il est préférable de semer, greffer, cueillir et récolter pendant la phase de lune croissante (lune croissante = sève montante), et planter, repiquer, bouturer, tailler , fertiliser, pendant la phase de lune décroissante. Pour certains, cette technique a des fondements scientifiques, pour la plupart des Antillais c’est plus une habitude héritée des générations passées, parfois teintée de superstition.

La superstition est d’ailleurs un élément important pour la composition du Jardin Créole. Ainsi le jardin forme une sorte de cocon à plusieurs enveloppes autour de la case. L’arbre du voyageur, à l’entrée de la propriété, attire la chance. Les haies d’acacias et de balais-six-heurs (Phyllanthus conami) chassent les mauvais esprits. Le Dracaena, plus près de la case, monte la garde contre les sorcières. Le balai-doux (Scopaloria dulcis) éloigne l’orage. Sous les fenêtres de la case, l’agoman (Solanum nigrum) calme les disputes, etc. A l’inverse, le fromager est banni du jardin car c’est l’arbre des sorcières et des zombis, en rappel du temps où les esclaves étaient pendus à ses branches. Le mauvais sort n’est contré que si un aloès est planté à son pied.

La structure du Jardin Créole, si on la rapproche du Jardin Caraïbe, et du Jardin à Nègre, est extrêmement pérenne. La stabilité d’une telle structure sans prétention contraste avec les fréquentes fluctuations des grandes cultures : hier canne à sucre exclusive, aujourd’hui canne et banane, et demain …?! Cette stabilité est probablement liée à l’ adaptation du Jardin Créole à son contexte pédologique et climatique. La diversité des cultures permet en effet de tirer le meilleur parti des conditions de sol et présente une plus grande résistance aux maladies. La stratification des cultures permet de lutter contre l’érosion des sols et se joue du fort ensoleillement. Enfin, le fonctionnement en autarcie est la meilleure réponse aux situations de catastrophes naturelles exceptionnelles (cyclone, tremblement de terre), quand on ne peut plus compter que sur soi-même en attendant que les équipements publics et collectifs soient de nouveau fonctionnels.


Motorized with Actipages By MAXImini.com - Copyright Architecte Paysager -